Être artiste de cirque et faire le tour du monde pour son métier : rêve ou dure réalité?

Être artiste de cirque et faire le tour du monde pour son métier : rêve ou dure réalité? - Montréal Completement Cirque -La Maudite Française

Ce qui m’intrigue beaucoup dans la vie d’artiste circassien, c’est vraiment la dimension du voyage qu’elle nécessite. Cette image de vie rêvée qu’on lui associe souvent : la vie de tournée, sur les routes du monde, la liberté, et la créativité sans limites. Mais si vous me lisez un peu, vous savez surement que je m’interroge — beaucoup — sur la notion d’appartenance à un lieu, le besoin de se sentir chez soi quelque part. Et c’est justement de ça que j’avais envie de discuter avec eux.

Cette année, Montréal Complètement Cirque avaient lieu du 5 au 15 juillet et ont encore une fois amener le cirque partout en ville, dehors gratuitement et en salle avec des spectacles comme Chute, de la compagnie que j’ai rencontré.

Quelques heures dans la vie d’artistes de cirque

La Volte Aéroport - artiste cirque voyage - Montréal Complètement Cirque - La Maudite Française

Dimanche 8 juillet.
Me voici donc en route vers l’aéroport de Montréal, pour accueillir les artistes de la compagnie La Volte. Des p’tits Français, comme moi!

À peine arrivés dans la van qui les emmène vers leur hôtel, les questions sur la ville et le Québec fusent. Un festival comme Montréal Complètement Cirque, ça s’organise des mois à l’avance, et ils avaient hâte d’arriver! .Après toute cette attente, ils ont envie de profiter au maximum de leur temps libre pour découvrir Montréal, car pour la plupart c’est leur première visite ici.

Van - artiste cirque voyage - Montréal Complètement Cirque - La Maudite Française

Leurs réactions me font sourire. Je me revois à mon arrivée, à m’émerveiller et me faire surprendre par tout ce qui m’entourait. Chaque démarche ou rencontre était une nouveauté. À première vue, je me verrai bien revivre ce petit velours tous les jours, comme eux. Le kiff du voyageur ou de l’expat c’est ça finalement : ce petit goût de nouveauté qui met du piquant dans notre vie, non? Séduisant, n’est-ce pas?

Je les laisse déposer leurs affaires à l’hôtel, et puis je les embarque dans une visite improvisée du quartier pour leur permettre de se repérer un peu. Mais surtout pour leur permettre de lutter contre le décalage horaire… Nos pas nous mènent directement vers une pizza et quelques bières sur la Terrasse Complètement Cirque. Après quelques gorgées, l’ambiance détendue aidant, les langues se délient.

Terrasse Saint Denis - artiste cirque voyage - Montréal Complètement Cirque - La Maudite Française
Terrasse Complètement Cirque – Rue Saint Denis, pendant le festival

La chute, une des acrobatie de la vie

Matthieu Gary - artiste cirque voyage - Montréal Complètement Cirque - La Maudite Française
Matthieu Gary, Acrobate, Spectacle Chute, Compagnie La Volte

Je me rends vite compte qu’ils ne sont pas seulement des acrobates, mais bien des artistes, avec la volonté de faire vivre une expérience un peu folle à leur public. Et ici, ils nous arrivent avec un spectacle-conférence (!). Une réflexion, mise en scène autour et par les acrobaties, sur le thème de la chute.

Le sujet étant largement inspiré d’expériences personnelles, mais aussi intimement relié avec le parcours de vie de n’importe quel être humain finalement. Nous chutons tous à un moment ou un autre. Nous rencontrons tous des difficultés ou des obstacles avec lesquels nous devons composer pour avancer dans la vie. Je ne vous en dirai pas plus pour ne rien gâcher du spectacle, mais ce fut une belle entrée en matière pour la discussion à cœur ouvert qui a suivi.

La chute, se relever, résister, ce sont des thématiques universelles et humaines. — Matthieu

Faire des acrobaties pour tout concilier

Sidney Pin - artiste cirque voyage - Montréal Complètement Cirque - La Maudite Française
Sidney Pin, Acrobate, Spectacle Chute, Compagnie La Volte

Sidney est tout nouvellement papa de son premier enfant. Son bambin est à peine âgé de deux mois que le voilà de retour sur les routes du monde pour son spectacle. C’est tout un chamboulement pour lui gérer sa petite famille à distance. Et même si sa conjointe est artiste de cirque comme lui, et qu’ils l’ont choisi cette vie, il réalise dès maintenant qu’avec une famille cela prend une tout autre dimension! Comment va-t-il pouvoir garder le lien? Je le rassure en lui disant que les nouvelles technologies aident beaucoup, et que même tout petit, mon fils reconnaissait assez tôt les membres de ma famille (qu’il voit pourtant beaucoup moins, ou seulement par Skype).

 

 

 

Julien Lefeuvre - artiste cirque voyage - Montréal Complètement Cirque - La Maudite Française
Julien Lefeuvre, Régisseur, Spectacle Chute, Compagnie La Volte

C’est Julien qui poursuit. Lui est papa de deux enfants, un peu plus grands. Chez lui, très jeunes, ils ont eu l’habitude de voir leur père sur les routes et de vivre son absence. Tous trouvent ça difficile, autant lui que ses enfants. Lorsqu’il voyage, ils s’appellent tous les jours pour se raconter leur journée, comme s’il était à la maison. Et s’il affirme ne pas vouloir lâcher la vie de tournée qu’il adore, il m’explique aussi que quand il est chez lui, il est présent à 300 % pour sa famille, et qu’il en profite au maximum.

Tous avouent que la vie d’artiste demande de l’adaptation pour garder le lien avec leurs proches, et que c’est loin d’être évident. L’émotion est palpable. Les réponses sont propres à chacun, dépendant de leur mode de vie, de leurs choix, et de leur personnalité respective. Je sens à demi-mot le poids du vécu de chacun dans leurs réponses.

Souvent je me dis que c’est le prix qu’on paie pour mener cette vie-là. — Matthieu

Elsa Lemoine - artiste cirque voyage - Montréal Complètement Cirque - La Maudite Française
Elsa Lemoine, Responsable Production et Diffusion, Compagnie La Volte et L’Avant Courrier

Le choix de fonder la compagnie à Nantes, par exemple, résulte de l’envie d’accéder un cadre de vie qui répond mieux à leurs besoins ou ceux de leur famille. Mais aussi de la volonté de monter un projet dans la communauté locale, et d’aller à la rencontre d’un public moins sollicité par le cirque. C’est en tout cas le souhait d’Elsa, responsable de la production et de la diffusion. Tous sont habités par cette envie d’aller toucher les gens et d’ouvrir une discussion d’une autre façon avec eux, grâce au cirque contemporain. Comme tout artiste finalement, leur art transparait aussi dans leurs choix de vie.

C’est Sidney qui nous ramène au cœur de la discussion, en faisant le parallèle avec de sa carrière. Il fait même le constat que cela lui a peut-être pris 3 ou 4 ans avant de trouver un équilibre dans sa vie, à ses débuts. Après tous ces changements et voyages perpétuels, il réalise que finalement ils ne sont jamais chez eux dans leur foyer ni à l’étranger lorsqu’ils sont en tournée, que cela génère de l’instabilité émotionnelle. Et il se dit qu’après tout, sa nouvelle vie de papa va être une nouvelle étape, et que là aussi il va devoir s’adapter et trouver son chemin au milieu de tout ça. Une nouvelle étape dans sa vie, comme peut l’être une chute, avec laquelle il faut composer.

Un peu bien partout, mais jamais vraiment bien nulle part. Tu rentres chez toi, tu n’y restes jamais longtemps, donc ce n’est jamais vraiment chez toi. En tournée, tu es de passage, donc ce n’est jamais chez toi non plus. Tout semble génial dans ce mode de vie, mais au bout d’un moment, ça peut aussi sembler creux. — Sidney.

Chute - Vasil Tasevski - artiste cirque voyage - Montréal Complètement Cirque - La Maudite Française
Chute © Vasil Tasevski

Et puis Matthieu sent le besoin de compléter. C’est vrai qu’ils sont toujours un peu nulle part et partout en même temps. Mais s’ils le font c’est parce qu’ils l’aiment leur métier, qu’ils l’assument ce choix de vie et qu’ils se trouvent tous chanceux de pouvoir vivre de leur passion. Mais surtout ils sont tous d’accord pour dire que puisque les liens avec leurs proches sont à distance assez souvent, la force la relation qui les unit tous les quatre est d’autant plus importante. C’est d’ailleurs leurs expériences professionnelles passées qui les ont amenées à se retrouver autour de ce projet commun de spectacle. La famille en tournée, c’est les collègues. Et c’est peu dire, Matthieu et Sidney, les deux acrobates du spectacle, sont amis depuis leurs 17 ans! Une amitié qui n’y est surement pas pour rien dans la belle complicité qu’on sent entre eux, dans la vie comme sur scène.

Partir en tournée avec Sid, Elsa, Julien, c’est ça notre maison. Si on partait tout le temps avec des gens différents ce serait trop difficile. — Matthieu

***

Le parallèle avec la vie d’expat ou d’immigré est assez frappant, et je suis vraiment touchée par leurs paroles. Que ce soit dans le sentiment de ne se sentir chez soi ni en France ni ici, surtout au début. Mais aussi, dans le réflexe que l’on a de se recréer rapidement un nouveau cercle social, qui nous ressemble et qui nous ancre dans notre nouveau lieu de vie ou de passage.

Ce fut toute une expérience de se trouver autant de points communs avec des personnes qui étaient des inconnus quelques bières plus tôt! 😉

Allez, on recommence l’année prochaine? En plus ce sera les 10 ans du festival, et ça se passera du 4 au 14 juillet 2019.

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14 Replies to “Être artiste de cirque et faire le tour du monde pour son métier : rêve ou dure réalité?”

  1. Cela ne doit pas être toujours facile de faire le tour du monde pour son travail, surtout si on a une famille je pense. C’est très courageux de leur part, moi je ne pourrais pas je pense haha.
    Sinon, je pense que ce cirque est un cirque entièrement consacré aux artistes humains c’est ça ? Si c’est le cas je trouve ça tellement bien ! Je suis contre les cirques avec les animaux et je pense qu’on en pas besoin pour faire du spectacle. Voir des acrobates, des danseurs, des gymnastes, des magiciens, et tout ce genre de choses peuvent largement suffire à émerveiller les spectateurs 🙂
    Bisous.

    1. Absolument! Il n’y a pas de spectacles avec des animaux à Montréal Complètement Cirque, c’est du cirque contemporain. Les spectacles sont très différents d’une compagnie à une autre, ça peut être des mélanges de danse, chant, théâtre, acrobaties, etc. Je suis bien d’accord que ça suffit amplement pour faire rêver le public, et c’est d’ailleurs très impressionnant!

  2. Je ne pourrais pas travailler loin de ma famille c’est comme si il me manquerai une partie de moi… après je vois aussi des artistes bouger avec leurs enfants…

    1. Oui certains cirques (quand ils partent en tournée sur plusieurs mois) partent avec leur famille. C’est le cas du Cirque du Soleil par exemple. Ils ont même des instituteurs.trices pour les enfants en tournée! c’est toute une vie! J’avoue que je trouverai ça difficle d’être loin longtemps de mon fils. Quelques jours pour un voyage professionnel, c’est une chose, mais une absence de plusieurs semaines ou mois, c’est définitivement à un autre niveau…

  3. Très chouette article! Intéressant d’avoir le ressenti des artistes. Cela m’a toujours fascinée la vie qu’ils mènent. Et bien d’accord avec toi pour le parallèle avec la vie d’expat. Un peu les larmes aux yeux de te lire… Je crois que c’est un peu tôt pour moi de lire des choses sur Montréal 😉 À bientôt ici, pour un bol d’air frais!

    1. J’ai très hâte de lire sur ton retour d’expatriation! Je comprends que c’est doit être assez émouvant de lire des choses sur Montréal après ta tranche de vie ici. Bonne installation 🙂

  4. Je ne suis pas une adepte des cirques, cependant cet article est intéressant pour découvrir leurs vies pas toujours facile.

    1. Ce n’est pas un cirque traditionnel avec des animaux, ce sont des troupes contemporaines, sans animaux. Les spectacles peuvent être un mélange de danse, théâtre, acrobaties, son et lumière, etc. C’est très différent! 🙂

  5. Ton article me fait regretter d’avoir encore raté ce festival ! Mais il y a tellement d’événements à cette période !! Ça devait être chouette cette interview 🙂

    1. Ah non quel dommage! C’est super honnêtement, et je dis ça même sans les articles car j’avais découvert le festival il y a plusieurs années déjà. Je n’aurai jamais imaginé que le cirque pouvait ressembler à ça, c’est une super expérience…même si tu n’es pas convaincue de pouvoir aimer le cirque en partant 😉

  6. J’imagine que ce n’est pas facile d’abandonner sa famille 😕 mais le travail qu’ils font est juste magnifique

  7. Coucou,

    J’ai été circassienne pendant 11 ans. Je n’ai fait que des tournées en France donc je n’ai pas connu l’éloignement avec la famille. Je suis entièrement d’accord avec ce qui est dit dans cet article. En tournée les collègues deviennent notre famille. Les liens sont très puissants et servent de repères. Cela fait 6 ans que j’ai arrêté le cirque et ces liens sont restés toujours aussi forts ! Ces relations sont indescriptibles ! J’ai un ami qui est parti à Montréal pour faire l’école nationale de cirque, il travaille maintenant pour le cirque Eloize. Il parcourt le monde entier. Les liens restent même si il est un jour au Brésil, puis en Nouvelle Zélande, puis en Chine. Même si parfois c’est difficile de ne pas avoir de lieu fixe, vivre de sa passion est quand même une chance de nos jours.
    J’ai adoré lire ton article il m’a replongé dans de jolis moments.

    Des bisous

    Morgane

    1. Je ne savais pas! 11 ans, ça doit effectivement t’avoir laissé de nombreux souvenirs 🙂
      Je suis vraiment touchée par ton commentaire, car j’ai sincèrement été émue par leurs témoignages et j’espèrais l’avoir retranscrit le plus fidèlement possible!
      Et j’adore le Cirque Eloize au passage 😉

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